La fabrique de l’intolérance

Le plan d’action pour l’égalité entre filles et garçons, dévoilé par Najat Vallaud-Belkacem le mardi 25 novembre 2014, tout en revendiquant des intentions louables, va produire des effets exactement contraires à ceux annoncés.

En effet, l’objectif revendiqué par le gouvernement est de lutter contre les discriminations, et d’éradiquer tout sexisme de notre culture, pour libérer les femmes des injustices et des différences de traitement dont elles sont encore les victimes dans la société contemporaine. A cette fin, les directives et les outils pédagogiques proposés aux enseignants consistent à identifier les stéréotypes masculins et féminins, les interpréter en termes culturels voire historiques, et les dénoncer ou au moins s’en affranchir.

Bien sûr les injustices existent et doivent être combattues, comme les préjugés, la maltraitance, les violences et les abus de toute sorte. Mais quelle dramatique erreur de perspective que de stigmatiser la différence ! Ainsi, les différences entre hommes et femmes seraient soit secondaires, soit illégitimes, et dans tous les cas sources d’injustice. La solution à cette équation dramatique serait donc de supprimer, au moins dans les mentalités sinon dans les faits, toute différence entre filles et garçons dès le plus jeune âge.

Ce que l’on est en train de démontrer aux enfants, c’est que la différence est source de tensions sociales et d’injustices, et que la paix sociale exige d’être identiques, ou a minima de nier, d’ignorer nos différences. Ce discours est-il compatible des appels répétés à la tolérance et à l’accueil de l’autre, de l’immigré, de la personne handicapée ? Malheureusement… oui ! Car la tolérance à laquelle on nous invite consiste à tolérer les différences des autres, à faire avec, faute de mieux, tout en faignant avec indifférence de n’en être pas incommodé ! Le devoir de tolérance rime avec le droit à l’indifférence.

Notre société ne souffre pas d’intolérance, comme on nous le dit si souvent, mais d’une tolérance qui veut nier les différences plutôt que les mettre en valeur, qui prêche l’indifférence plutôt que la bienveillance. Un totalitarisme de la pensée nous impose d’être des citoyens conformes à la morale laïque républicaine, et de garder pour notre vie privée nos particularismes : cela commence par la religion, mais s’impose rapidement aux différences culturelles, vestimentaires (demandez aux femmes voilées ou aux porteurs de sweat-shirts de la Manif Pour Tous), ou d’opinions (redemandez aux mêmes). La tolérance républicaine consiste à nier la différence au nom de la diversité : pour admettre cette diversité sans se remettre en cause, la solution républicaine est l’indifférenciation.

Les conséquences pour notre tissu social sont dramatiques, et je me bornerai à citer brièvement trois exemples :

  • Le dialogue social est en panne et les conflits se multiplient. L’une des causes est la recherche d’une égalité de traitement au lieu d’une justice sociale, plus complexe à discerner, mais indispensable à la paix sociale. Ainsi, certaines différences de traitement légitimes pour notre bien commun sont niées (allocations familiales pour compenser la charge des enfants, à situation financière égale), d’autres sont contestées sans pouvoir discerner les privilèges, les contraintes abusives, ou les régulations nécessaires (professions règlementées). De manière générale, l’inégalité des situations est source systématique de conflit car la différence est jugée par principe illégitime.
  • La différence religieuse est impitoyablement exclue de l’espace public. Lorsqu’il s’agit du voile islamique, on le justifie par le symbole de soumission de la femme qu’il représente, plutôt que par le fait religieux lui-même. Lorsqu’il s’agit de la présence de crèches de Noël dans les lieux publics, la laïcité est clairement revendiquée, au risque du ridicule qui consiste à nier l’histoire et la culture, et la source même d’une fête dont le succès commercial est pourtant surveillé comme un indicateur économique majeur. Au final, ce sont les communautés religieuses qui sont blessées de voir leur identité exclue du consensus national.
  • La conséquence la plus profonde, la plus dramatique, mais sans doute la plus ignorée, est l’éclatement du couple et de la famille, la statistique des divorces et des familles recomposées ou monoparentales étant considérée comme une fatalité, voire une loi du genre. Or lorsqu’on parle du manque de communication dans le couple comme étant la première cause de divorces, il ne s’agit pas de compter le nombre de mots échangés entre les conjoints. Un couple se construit sur la différence, source de richesse lorsqu’elle est bien gérée et bien comprise. Mais si la différence est interprétée comme une source d’injustice et d’asservissement de la femme, la cohésion du couple ne résiste pas longtemps. La bienveillance et l’effort de compréhension nécessitent la confiance mutuelle, plutôt que la crainte d’un assujettissement ou d’un abus de confiance.

Le plan d’action pour l’égalité entre filles et garçons contribue donc à construire une société d’indifférenciation, source d’incompréhension mutuelle, de conflits et de déchirement du tissu social.

Sommes-nous prêts à accepter que notre paix sociale repose sur un totalitarisme de la pensée qui impose la norme républicaine et confine tout particularisme dans la sphère privée ? Je crois personnellement en un modèle social qui construit la paix sur la justice et sur la bienveillance mutuelle.

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