La société du prêt-à-penser

J’ai parfois l’impression que le débat politique de notre pays ressemble à un concours de bonimenteurs qui s’efforcent de nous vendre des idées toutes faites et bien emballées, pour nous éviter de trop avoir à réfléchir. L’opinion publique se modèle à l’image de notre société de consommation. La bataille fait rage autour des produits phares que sont la solidarité, l’égalité, la liberté, la lutte contre l’exclusion et la discrimination. Certaines valeurs se déclinent en nombreux sous-produits, comme l’égalité : égalité sociale, égalité homme-femme, égalité des chances. Ou encore la liberté : liberté d’expression, liberté de disposer de son corps, liberté d’entreprise. D’autres font l’objet de campagnes promotionnelles énergiques, comme la laïcité ou l’égalité homme-femme.

Ce grand marché du prêt-à-penser repose sur deux pratiques principales.

La première est celle de l’emballage couleur : les idées sont enfermées dans des mots clés faits pour attirer le regard, inspirer confiance, et mieux vendre au citoyen/consommateur une opinion sans qu’il regarde trop son contenu. L’important est qu’il achète le produit, qu’il adhère à la réforme qu’on lui vend, sans trop s’interroger sur ses motivations, ni sur des effets secondaires souvent mal maîtrisés, et parfois même occultés.

Par exemple, la « liberté de disposer de son corps » semble une telle évidence consensuelle que son invocation permet de légitimer toutes les pratiques du moment qu’elles relèvent du libre arbitre. Ainsi la Gestation Pour Autrui est un contrat librement consenti de location d’utérus. Qu’importe si ce contrat exploite des femmes en précarité économique au profit de mères soucieuses de leur carrière ou de leur silhouette et qui refusent de subir les contraintes de la gestation, en fragmentant la relation maternelle d’un enfant qui devient objet de transaction. L’Interruption Volontaire de Grossesse devient un droit fondamental de la femme qui ne saurait être questionné. Qu’importe si de nombreuses femmes se trouvent acculées à l’IVG, soumises à la pression de leur conjoint, de leur famille ou de l’employeur, car la société ne leur propose aucune alternative, transformant le « choix de l’avortement » en une maltraitance subie. Le suicide assisté est lui-même revendiqué comme l’ultime choix de disposer de son corps et de sa vie. Qu’importe si cette « ultime liberté » est le résultat d’une désespérance par manque de soins, d’accompagnement adapté, et par épuisement des familles. Tout le monde ne mérite finalement pas de bénéficier d’une véritable prévention du suicide. Quant à proposer une alternative par des soins palliatifs, ce serait enfermer la personne malade dans un schéma s’expiation doloriste issu d’une morale judéo-chrétienne oppressive. Or plaquer ainsi l’étiquette de dolorisme sur les soins palliatifs et sur la charité chrétienne, c’est bien mal connaître et les uns et les autres.

Car la seconde pratique du prêt-à-penser est celle des étiquettes : dès qu’une opinion pourrait risquer de concurrencer l’une des idéologies qui dominent le marché, on s’empresse de lui coller une étiquette qui jette le discrédit sur la pensée exprimée ou sur son auteur, pour en détourner les citoyens-consommateurs. Faites l’exercice de repérer les étiquettes infamantes de racisme, archaïsme, fascisme, intégrisme, ou même catholique : lorsqu’elles sortent au milieu d’un débat, c’est généralement pour faire taire une opinion contre laquelle on n’a plus de réponse sur le fond. Sinon, c’est cette réponse qui serait opposée. Vous osez faire un lien entre le marché pornographique et le développement de la délinquance sexuelle et de la pédophilie, vous êtes enfermé dans des préjugés issus d’une morale archaïque. Vous prétendez que l’enfant doit avoir le droit d’être élevé par son père et sa mère et ne doit pas en être délibérément privé (Convention Internationale des Droits de l’Enfant), vous êtes aveuglés par des schémas sexistes issus d’une société patriarcale judéo-chrétienne.

Nos gouvernements successifs, de droite comme de gauche, ont même réussi à instaurer des labels officiels de discrédit. Comme pour les campagnes anti-tabac avec le message « fumer tue », on nous invente des messages synonymes de « dangereux pour la démocratie », mais habillés par des mots tels que « homophobie », « sexisme », « intégrisme ». L’intention revendiquée est de protéger des discriminations ou de la maltraitance. Mais dans les faits, on met en place des lois et des plans d’action gouvernementaux au service de l’idéologie dominante. Ainsi, toute opinion émise sur l’impact social de l’homosexualité est immédiatement taxée d’homophobie, et sévèrement condamné, ce qui évite tout débat ouvert sur le sujet. Le député Christian Vanneste en a fait les frais très tôt, pour s’être opposé, en tant que député, à la reconnaissance par la loi d’une équivalence de droit entre couple homme-femme et couple homosexuel. Les opinions exprimées ont été taxées d’homophobie et ont conduit le député devant le juge. Il a été relaxé récemment de toutes les charges qui lui étaient opposées, mais a pour autant été écarté de la vie politique. La loi et la justice, même si elles finissent par manifester la vérité et le droit, n’empêchent pas des idéologies totalitaires de s’imposer grâce au bon usage des étiquettes infamantes.

En conclusion, si nous voulons préserver notre liberté de pensée, nous devons apprendre à nous méfier des mots « emballages » à la mode, et des « étiquettes » infamantes, qui nous coupent de la réalité et d’une réflexion approfondie.

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